Ce que l’affaire Lyhanna révèle de notre rapport à l’impunité

Une marche blanche, et une question qui dépasse un seul dossier

Ce dimanche 7 juin 2026, une marche blanche réunissant 6 000 personnes s’est tenue à Fleurance en hommage à Lyhanna, une fillette de 11 ans, enlevée puis retrouvée morte le 4 juin. Le principal suspect, Jérôme Barella, faisait déjà l’objet de plusieurs procédures pour violences sexuelles sur mineures depuis 2017 — dont une plainte pour viol déposée par la mère de Rosa, une fillette de 10 ans, dès août 2025. Au moment où Lyhanna a été enlevée, cette plainte était toujours en cours de traitement : l’enquête n’avait pas été menée jusqu’au bout, et Barella était toujours en liberté.

Durant les mois qui suivent le dépôt de plainte, la mère de Rosa multiplie les appels pour obtenir des nouvelles de la procédure. Le dossier, lui, met plusieurs mois à être transféré entre les parquets de Toulouse et d’Auch avant d’atteindre la brigade de gendarmerie de Fleurance, en janvier 2026 seulement. « J’appelais la gendarmerie chaque lundi matin, expliquait-elle récemment. Au bout d’un moment, ils m’ont dit : “Si vous n’arrêtez pas de nous appeler, on fera une main courante”. » Des propos devenus, depuis, le symbole des lenteurs reprochées à l’institution judiciaire — d’autant que Jérôme Barella, confronté à l’époque, avait nié en bloc et fait pression sur la fillette pour qu’elle se rétracte.

Le 10 juin, le directeur général de la Gendarmerie nationale a publiquement reconnu un « échec » dans le traitement de cette plainte. Dans la foulée, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a ordonné le réexamen de 70 000 plaintes liées à des violences sexuelles, et une enquête administrative conjointe a été ouverte.

Au-delà de l’émotion légitime que suscite une telle affaire, il y a quelque chose de plus profond, de plus dérangeant aussi : Jérôme Barella était identifié. Signalé. Une plainte avait été déposée, des aveux arrachés, une fillette menacée pour qu’elle se taise. Et pourtant, rien. Aucune conséquence. Il était toujours là, libre, à organiser des soirées pyjama. C’est cette absence de conséquence — et ce qu’elle signifie, pour celui qui la vit comme pour celui qui en profite — qui est au cœur de ce qui suit.

Des chiffres qui dérangent, mais qu’on n’entend pas

On entend souvent, dans le débat public, des formules choc : « seul 1 % des violeurs est condamné », « 99 % d’impunité ». Il faut être honnête : ces chiffres précis ne reposent pas sur une statistique officielle consolidée — plusieurs juristes ont d’ailleurs souligné qu’ils résultent d’un enchaînement d’hypothèses (taux de non-dépôt de plainte x taux de classement x taux de non-condamnation) plutôt que d’une mesure directe.

Mais ce que disent les données réellement disponibles est déjà, en soi, suffisamment frappant pour ne pas avoir besoin d’exagération…

Ce que disent les données

  • 94% — taux de classement sans suite des affaires de viol (86% pour les violences sexuelles)
  • ~59% — classements motivés par une infraction « insuffisamment caractérisée »
  • 80% — affaires de viol où un auteur présumé est identifié
  • 94–95% — taux de réponse pénale une fois l’affaire jugée poursuivable

Une étude de l’Institut des politiques publiques portant sur la période 2012-2021 indique qu’en matière de viols, le taux de classement sans suite atteint 94%, et s’élève à 86% dans les affaires de violences sexuelles.

Des chiffres plus récents de la Chancellerie (décembre 2024) évoquent un classement sans suite dans environ 59% des cas au seul motif que l’infraction est « insuffisamment caractérisée » — c’est-à-dire que les éléments de preuve sont jugés trop faibles pour soutenir une condamnation, indépendamment du fait qu’un suspect ait pu être identifié.

Or, fait troublant : dans 80% des affaires de viol, un auteur présumé est identifié. Le problème n’est donc pas, le plus souvent, de savoir qui a commis les faits, mais de réussir à le prouver selon les standards du droit pénal.

Une autre statistique, issue de réponses parlementaires du ministère de la Justice portant sur des années plus anciennes (2012-2018), précise que parmi les affaires jugées poursuivables — c’est-à-dire celles qui passent le premier filtre — le taux de réponse pénale est de près de 95%. Le goulot d’étranglement se situe donc essentiellement avant ce filtre : dans la capacité de l’enquête à réunir des preuves suffisantes.

Et c’est précisément là que se loge un paradoxe vertigineux : moins d’une victime de viol sur dix porte plainte. Pour celles qui le font, l’affaire a près de neuf chances sur dix d’être classée sans suite. Et parmi les classements, la majorité concerne des dossiers où l’auteur est pourtant connu.

Pour resituer cette affaire dans un cadre plus large, voici un état des lieux des violences faites aux femmes en France, tous types confondus — un panorama qui donne la mesure du phénomène, avant de revenir, plus spécifiquement, à la question du traitement judiciaire et de l’impunité.

Vue d’ensemble — violences faites aux femmes en France

Violences au sein du couple (2024)

  • 107 féminicides
  • 270 tentatives de féminicides
  • 906 femmes victimes de (tentatives de) suicides suite au harcèlement par (ex-)conjoint
  • 1 283 femmes victimes au total, directs ou indirects

Source : base des victimes de crimes et délits, SSMSI et Délégation aux victimes (DAV), ministère de l’Intérieur

Violences conjugales (2023)

  • 376 000 femmes (18+) victimes de violences physiques, verbales, psychologiques et/ou sexuelles au sein du couple (estimation minimale)
  • 19 % d’entre elles ont déposé plainte

Source : enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité » 2024 — SSMSI. Champ : femmes de 18 ans en logement ordinaire, France hexagonale, Martinique, Guadeloupe, La Réunion.

Violences sexuelles (2023)

  • 277 000 femmes (18+) victimes de viols, tentatives de viol et/ou agressions sexuelles (estimation minimale)
  • 54 % des agressions perpétrées par une personne connue de la victime
  • 25 % par un (ex-)partenaire
  • 7 % seulement des femmes victimes déclarent avoir porté plainte

Source : enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité » 2024 — SSMSI. Champ : femmes de 18 ans en logement ordinaire, France hexagonale, Martinique, Guadeloupe, La Réunion.

Mutilations sexuelles (2019)

  • 139 312 femmes majeures et 10 688 mineures ayant subi des mutilations sexuelles (France hexagonale)

Source : Fiche de synthèse statistique, Observatoire national des violences faites aux femmes (2026)

L’impunité comme expérience vécue, et comme stratégie

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’impunité n’est pas seulement un problème statistique abstrait. C’est une expérience vécue, des deux côtés.

Du côté des victimes, c’est l’expérience d’un système qui, après avoir demandé l’effort immense de porter plainte — souvent des années après les faits, dans un cadre intrafamilial où la parole est difficile —, répond par un classement « faute de preuves ».

La présomption d’innocence (Art. 9-1 Code Civil) est un principe cardinal, et nécessaire, de notre droit. Mais pour la victime, elle se vit autrement. Personne ne lui dit jamais « je ne te crois pas ». Personne n’a besoin de le dire. Le silence du système, ce non-lieu, ce dossier qui n’avance pas, fait le travail à sa place. Faute de preuves, la présomption d’innocence devient, dans les faits, une présomption de mensonge pour celle qui a parlé, et un refuge pour celui qui s’est taché.

Un droit qui protège les coupables au lieu de protéger les victimes.

Car du côté de l’auteur présumé, l’absence de poursuites n’est pas neutre. Ce n’est pas une absence d’effet. C’est, potentiellement, un signal : celui que l’acte commis n’a pas eu de conséquence. Et un acte sans conséquence est un acte qui peut être répété.

C’est ce mécanisme — l’impunité non pas comme simple échec, mais comme condition de possibilité de la récidive — qui transforme un problème de procédure judiciaire en un problème de philosophie morale et politique.

Car la question que pose finalement l’affaire Lyhanna n’est pas nouvelle. Elle est même l’une des plus anciennes de la pensée occidentale.

Glaucon, l’anneau de Gygès, et la question qui ne meurt jamais

Au livre II de La République, Platon fait dire à Glaucon — le frère de Platon, qui joue ici l’avocat du diable face à Socrate — une expérience de pensée restée célèbre : celle de l’anneau de Gygès.

Imaginons, dit Glaucon, qu’un homme dispose d’un anneau qui le rend invisible à volonté. Que ferait-il ? Glaucon est convaincu de la réponse : il en profiterait pour satisfaire tous ses désirs sans crainte d’être découvert — voler, tromper, tuer — car rien ne le retiendrait plus que la peur d’être vu et puni.

Sa thèse est radicale : la justice n’est pratiquée par les hommes que par faiblesse, parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement sans en subir les conséquences. Si on leur enlève la conséquence — si on les rend invisibles, donc impunis — leur vraie nature se révèle.

L’homme n’est donc juste que par peur d’être vu.

C’est tout l’enjeu du dialogue platonicien que de répondre à Glaucon : Socrate va passer le reste de La République à essayer de démontrer qu’un homme juste, même invisible, même certain de ne jamais être puni, resterait juste, parce que la justice n’est pas un calcul de conséquences mais un état de l’âme, un équilibre intérieur. Et que l’injustice, même impunie, est une forme de maladie de l’âme qui rend malheureux celui qui la commet, qu’on le sache ou non.

Une « maladie de l’âme ». On aimerait bien y croire.

Mais en France, environ 160 000 enfants subissent des violences sexuelles chaque année. Soit, en moyenne, un par classe. Un par classe, dans chaque école, chaque année. Et toutes les 3 minutes, 1 enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle.

Si l’injustice rendait vraiment malade celui qui la commet, on serait en pleine épidémie. Or ce ne sont pas des hommes rongés par la culpabilité qui se dénoncent au matin : ce sont des pères de famille souriants, qui organisent des soirées pyjama, et que personne ne voit venir.

Vingt-quatre siècles plus tard, on a peut-être la réponse à Glaucon — et elle n’est pas philosophique. Elle est judiciaire : tant que l’acte n’a pas de conséquence, peu importe ce qu’il fait à l’âme de celui qui le commet.

L’homme qui n’est pas vu reste libre et impuni.

L’anneau de Gygès n’a jamais disparu. Il a juste changé de forme.

Aujourd’hui, on l’appelle le viol.


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