Regardez cette photo de défilé de 1995. Défilez et regardez celle de 2025.


De Claudia Schiffer (1995) à Kendall Jenner (2025)
Trente ans se sont écoulés, et le corps est le même.
Les clavicules comme des lames. Les joues creusées. Les hanches qui pointent sous le tissu comme un aveu à la beauté.
Trente ans de discours sur le progrès, l’inclusion, la libération des corps, et nous voilà revenues exactement au point de départ, comme si rien n’avait eu lieu. Comme si nous n’avions rien appris. Comme si nous n’avions rien gagné.
Mais nous avons perdu, pourtant. Des filles. Des vraies. Des adolescentes qui se sont regardées dans le miroir un jour de leurs quatorze ans et qui ont décidé de rétrécir, de maigrir, parce qu’un corps normal ne suffit pas.
L’illusion aura duré dix ans
Il faut se souvenir de ce qu’on nous a promis. Les années 2010 et leur body positive, les couvertures de magazines qui juraient que tous les corps étaient beaux, les podiums qui s’ouvraient enfin, timidement et prudemment, à autre chose que la maigreur. On a voulu y croire.
Mais les chiffres racontent la fin de l’histoire.
Printemps-été 2020 : 86 mannequins grande taille défilent dans les quatre capitales de la mode. Printemps-été 2025 : sur 8 763 looks présentés lors de 208 défilés, 0,8 % dépassent la taille standard. Moins d’1%. Le rapport de Vogue Business d’octobre 2024 le dit sans détour : nous assistons à un retour inquiétant des mannequins minces à l’extrême, à Paris comme à Londres, Milan et New York.
Dix ans d’inclusivité proclamée, balayés en deux saisons. Le body positive n’était pas une révolution. C’était une concession. Une parenthèse que l’industrie a refermée dès qu’elle a pu, qui a poussé des corps à disparaître des podiums comme on efface des fautes. Ctrl+Z.
Et ce n’est pas le pire. C’est que cette mode et ces standards deviennent réellement dangereux.
Car cette fois, la chimie s’en mêle. L’Ozempic, ce médicament conçu pour les diabétiques, détourné en machine à fondre les célébrités, a industrialisé la maigreur. La directrice de Vogue britannique, Chioma Nnadi, se dit « très inquiète » de ce qu’elle observe : la maigreur redevient une tendance, alors que personne ne devrait souhaiter qu’elle en soit une. Une tendance. Comme une couleur de saison. Sauf que la couleur, cette fois, c’est la pâleur d’un corps qui s’épuise. La pâleur d’un corps qui préfère faire du 34 que d’être en bonne santé.
La normalisation de ce qui n’est pas normal
Sauf que la mode s’est mondialisée, et elle se trouve dans tous les cerveaux. Tout le monde veut être mince, personne ne veut voir un bourrelet qui dépasse de son pantalon. Tout le monde veut être comme ces femmes sur la plage, ni trop musclées, ni trop maigres, ni trop tout. Il faut être parfait. Sinon, on se sent mal ou on est jugé.
Tous ces comportements ont été normalisés au point que personne n’est normal. Au point que la normalité elle-même est devenue ce qui était avant considéré comme une marque de faiblesse, la maigreur de celle qui ne s’alimente pas suffisamment. Aujourd’hui, c’est l’injonction qu’on ne peut plus effacer.
Car si le standard sociétal était celui de laisser apparaître ses poignées d’amour pour le romantisme, tout le monde voudrait partager cet amour !
Pourquoi est-ce devenu une insulte de ne pas avoir la peau sur les os ? Pourquoi est-ce devenu anormal d’être en santé NORMALE, et normal d’être anorexique, de souffrir de TCA, et de se faire vomir après manger pour pouvoir rentrer dans du 32 ?
C’est ce problème systémique qui est anormal.
Pas d’avoir des poignées d’amour.
La grammaire de l’effacement
Il faut regarder les tendances féminines de ces dernières saisons pour ce qu’elles sont vraiment. Pas des choix esthétiques. Une grammaire.
Transparences partout. Ces voiles qui exposent le corps en le traversant du regard. Lingerie portée en vêtement, corsets, nuisettes, bretelles qui dépassent comme par accident calculé. Micro-shorts, tendance no pants, corps de plus en plus dénudés sur des silhouettes de plus en plus étroites.
Chaque pièce, prise isolément, pourrait être une liberté. Ensemble, elles composent une phrase. Et cette phrase dit : sois traversable, sois légère, ne pèse rien, ne prends rien, n’occupe pas, sois mince, faible, fragile, et laisse-toi porter.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’espace et de fragilité. Un corps mince à l’extrême est un corps qui s’excuse d’exister. Un corps translucide est un corps qui ne fait pas obstacle. On ne demande plus seulement aux femmes d’être belles. On leur demande de tendre vers leur propre absence, de devenir la version la plus discrète, la plus silencieuse, la plus soluble d’elles-mêmes. L’idéal féminin de 2026 n’est pas un corps. C’est une soustraction.
Et pendant que les femmes rétrécissent, que se passe-t-il de l’autre côté du miroir ?
Eux, pendant ce temps, grandissent
Les défilés masculins de ces mêmes saisons sculptent l’inverse : épaules structurées, silhouettes affirmées, matières denses, carrures.
L’homme de la mode contemporaine occupe. Il ne s’excuse de rien.


L’homme des podiums est habillé. Couvert, structuré, protégé par le tissu.
Là où la mode féminine décline la transparence, la lingerie apparente, le corps offert au regard, la mode masculine drape, superpose, blinde. Le costume aux épaules larges n’est pas qu’une coupe : c’est une armure. On n’exige pas de l’homme qu’il se dévoile pour exister esthétiquement, on lui construit une carapace. Son corps n’est pas une surface à contempler. C’est une masse à respecter.
Et cette masse dit quelque chose avant même qu’il ouvre la bouche. Un corps musclé, grand, dense, occupe l’espace par défaut. Dans une rame de métro, dans une salle de réunion, dans une rue la nuit. La domination physique n’a pas besoin de s’exercer pour exister : elle est inscrite dans la stature, dans le volume, dans cette manière qu’a un grand corps de modifier la trajectoire des autres corps autour de lui.
Quand la mode masculine amplifie les épaules et que la culture somme les hommes de gonfler à la salle, elle ne fabrique pas de la beauté. Elle fabrique de l’autorité par défaut. Pendant qu’en face, elle fabrique de l’effacement à défaut.
Il y a d’ailleurs un détail qui trahit tout le système, et il se cache dans les fiches de paie. Le mannequinat est l’un des très rares secteurs au monde où les femmes gagnent plus que les hommes. L’écart s’établirait autour de 25% à poste égal, et en 2013, Gisèle Bündchen touchait 42 millions de dollars annuels, soit 28 fois plus que Sean O’Pry, son homologue masculin le mieux payé. Un agent de Premier Model Management le confirmait à la BBC : un modèle féminin connu peut toucher jusqu’à 40 000 livres pour un grand défilé, contre 10 000 en moyenne pour un homme.
On pourrait y voir une revanche. Mais c’est exactement l’inverse.
Si le corps féminin vaut vingt-huit fois plus cher, c’est qu’il est la marchandise.
Le sociologue Frédéric Godart l’explique : les marques misent sur le « capital esthétique de la femme » parce qu’il vend mieux. L’homme, lui, n’est pas la chose regardée ; voilà pourquoi personne ne connaît le nom des mannequins masculins, pourquoi les fashion weeks hommes passent dans l’indifférence médiatique quand celles des femmes saturent l’espace public.
Kate Moss est une icône mondiale ; Sean O’Pry, un inconnu. Ce n’est pas que les hommes soient lésés. C’est que dans l’économie du regard, ils sont du côté de ceux qui regardent, jamais du côté de ce qui est exposé. Être mieux payée pour être l’objet, ce n’est pas un privilège.
C’est le prix de l’objectification.
Et au-delà des podiums, la culture entière amplifie le message. Sur les réseaux, des influenceurs torse nu au volant de voitures de luxe clament que « les vrais hommes reprennent le pouvoir ». La manosphère érige la musculation en morale : devenir un « mâle alpha », c’est miser sur la virilité, la domination et la distance affective. Des millions d’adolescents absorbent ce catéchisme chaque jour, entre deux vidéos de salle de sport.
Alors mettons les deux images côte à côte.
D’un côté, des garçons qu’on somme de gonfler, de durcir, de dominer.
De l’autre, des filles qu’on somme de fondre, de s’alléger, de s’effacer.
Ce ne sont pas deux tendances parallèles. C’est un seul et même mouvement, une seule et même phrase écrite sur deux corps différents : l’un doit prendre la place que l’autre doit libérer.
Le saviez-vous ? — L’Antiquité inversait nos codes
Dans la Grèce antique, le nu artistique était d’abord masculin. Pendant des siècles, on sculpte les hommes nus — kouroi, athlètes, dieux — car la nudité masculine est héroïque et civique (le gymnase signifie littéralement « le lieu où l’on est nu »). Les femmes, elles, sont sculptées habillées : les korai portent des drapés. La première grande statue féminine dénudée, l’Aphrodite de Cnide de Praxitèle (vers 350 av. J.-C.), fit scandale précisément pour cette raison.
L’idéal corporel féminin antique n’était pas non plus la minceur : les Aphrodites ont des hanches larges et des ventres ronds, corps de fertilité et d’abondance. La maigreur comme idéal féminin est une invention du XXe siècle. Ce qui traverse les millénaires, en revanche, c’est l’asymétrie de fonction : le corps masculin sculpté incarne l’action — le discobole en plein mouvement —, le corps féminin incarne le fait d’être regardé — Aphrodite surprise au bain. L’homme fait, la femme est vue.
Bonus : la « pierre blanche » elle-même est un mythe. Les statues grecques étaient peintes de couleurs vives ; c’est la Renaissance puis le néoclassicisme qui ont érigé cette blancheur accidentelle en idéal. Même notre image de l’Antiquité est une projection moderne — preuve que ce qui a été construit peut être déconstruit.
Mais qu’on me comprenne bien : je ne dis pas que les hommes échappent aux standards. Ils y sont soumis, et violemment aussi. On leur intime d’être grands quand ils ne choisissent pas leur taille ; musclés quand leur corps ne le souhaite pas ; dominants quand ils voudraient parfois juste être tranquilles ; nonchalants quand ils sont anxieux ; invulnérables quand ils souffrent…
Le garçon maigre qui se pèse en cachette, celui qui enchaîne les protéines et les séances jusqu’à l’obsession… ils sont les victimes bien réelles d’un idéal qui les broie eux aussi.
L’injonction à la virilité est une prison, et elle a ses propres détenus. Mais voilà la différence : on demande aux hommes de souffrir pour devenir plus : plus grands, plus forts, plus présents.
Et on demande aux femmes de souffrir pour devenir moins.
Les deux souffrances sont réelles, bien qu’elles ne pointent pas dans la même direction. L’une prépare à occuper le sommet de la hiérarchie, l’autre à en accepter le bas. C’est le même système qui broie les deux, mais il ne les broie pas pour leur faire prendre la même place.
Le tri en direct, en prime time
Et puis il y a le moment où le système cesse de se cacher. Où la hiérarchisation des corps féminins se donne en spectacle national, un samedi soir de décembre, en famille.
Miss France. Miss Univers. Réfléchissons deux secondes à ce que c’est, littéralement : des femmes numérotées, alignées, notées, éliminées en direct.
Un classement de l’être humain par ordre de conformité à un idéal. On a inventé un dispositif télévisuel dont la fonction est de trier des femmes. Et on appelle ça une tradition.
Il suffit de lire le règlement pour mesurer la violence du dispositif. Parmi les conditions « non dérogeables » du concours : être inscrite à l’état civil comme étant de sexe féminin, avoir au moins 18 ans, mesurer un minimum d’1m70 sans talons, et n’avoir eu recours à aucune chirurgie plastique. Un mètre soixante-dix pieds nus. En dessous, tu n’es pas éliminée : tu n’as même pas le droit de concourir.
L’ancienne directrice du comité, Sylvie Tellier, s’est un jour défendue de toute grossophobie en constatant qu’aucune candidate ne dépasse la taille 38 : « On n’a jamais demandé les mensurations des candidates », s’insurgeait-elle en défendant que cette absence de femmes rondes s’explique par le vote des Français. Comme si le tri devenait innocent dès lors qu’il est démocratique. Comme si un plébiscite de la maigreur cessait d’être une norme parce qu’il est populaire. C’est l’inverse : le vote ne dilue pas la violence du classement, il la valide. Il en fait un consensus. Et c’est ce qui rend les choses encore pire ; c’est que chacun a intériorisé ces normes, que chacun croit en les mêmes stéréotypes et standards de beauté.
Et devant l’écran, il y a des enfants.
Des petites filles de huit, dix, douze ans qui regardent trente femmes se faire évaluer, départager, couronner ou renvoyer. Des petites filles qui apprennent, sans qu’on ait besoin de leur dire, la seule leçon que le dispositif enseigne : toi aussi, un jour, tu seras classée, tu mesureras ta valeur en centimètres, en tailles de robe, en applaudissements.
Et puis, des petits garçons, qui apprennent à quoi les filles sont censées ressembler. Des petits garçons qui comprennent comment les choisir, et comment les juger. Et plus tard, au collège et au lycée, voilà qu’ils se retrouvent à faire des classements des « meufs les plus fraîches de la classe ».
Une information peut-être utile à connaître, et qui pousserait les hommes qui ont un jour fait cela dans leur vie à se rendre compte des conséquences qui peuvent être engendré de tout jugement de valeur : les troubles du comportement alimentaire (TCA) touchent environ 10% des femmes. À seize ans, une fille sur quatre s’est déjà imposé des régimes restrictifs. Et derrière ces pourcentages, il y a des corps réels : des filles qui pensent sincèrement que leur maigreur a de la « valeur », que leur carrière dépend littéralement de leur capacité à disparaître, des adolescentes qui apprennent, écran après écran, que leur corps est un problème à résoudre.
D’ailleurs, quand on a voulu les faire monter sur scène, la République elle-même a fini par dire non. La loi du 4 août 2014, dans un texte consacré, ce n’est pas un hasard, à l’égalité réelle entre les femmes et les hommes — a interdit les concours de beauté pour les moins de 13 ans et soumis à autorisation ceux des 13-16 ans.
Le projet de loi en toutes lettres : « Il est urgent de mettre en place une législation adéquat visant à protéger les jeunes filles de l’image de marchandise que la société et le système publicitaire véhiculent. Pour ce faire, si une femme est libre à partir de ses 18 ans, de commencer une carrière de mannequin, il convient de rappeler que les exigences liées à ce métiers peuvent amener d’énormes problèmes de santé. Ainsi, les cas de mannequins atteints d’anorexie sont nombreux. Il est donc impensable de laisser des jeunes filles mineures suivre des régimes destructeurs pour conserver un tour de taille adéquat afin de participer à ces concours. »
La sénatrice Chantal Jouanno, à l’origine du texte, refusait qu’on laisse les filles croire « qu’elles ne valent que par leur apparence », et soulignait un détail qui dit tout : ces concours de mini-miss ne concernent que des filles. Pas de mini-misters. Personne n’a jamais eu l’idée d’aligner des petits garçons pour les noter. Le tri est genré dès l’enfance, et on a dû l’écrire noir sur blanc dans une loi pour qu’on le voie.
Alors oui, on m’objectera que Mister France existe. Mais qui le regarde ? Qui connaît le nom du dernier lauréat ? Le concours masculin est un produit dérivé, une curiosité. Parce que, on y revient toujours, l’homme n’est pas la chose qu’on évalue. Le classement des corps est une machine construite pour un seul genre. L’autre la regarde tourner.
Une société qui organise le tri de ses femmes en prime time, qui a dû légiférer pour empêcher qu’on trie aussi ses petites filles, et qui appelle ça un divertissement familial.
Cette société n’a pas besoin d’écrire de la dystopie. Elle la diffuse en direct.




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