Soft power, racisme, impunité : ce que la Coupe du monde 2026 révèle du monde, et de nous.

Ce soir encore, les rues de Paris retiendront leur souffle. Des terrasses bondées aux fenêtres ouvertes, un pays entier suspendu à la trajectoire d’un ballon, à des milliers de kilomètres, sur une pelouse américaine. Quand le coup de sifflet final retentira, ce seront les klaxons, les drapeaux, les inconnus qui s’enlacent… ou le silence lourd des soirs de défaite.

On appelle cela une fête.
C’en est une, sincèrement, viscéralement. Mais c’est aussi tout autre chose.

Car le football n’a jamais été qu’un jeu.

Il est un langage, peut-être le seul véritablement universel, et comme tout langage, il dit des choses que personne n’assume à voix haute. Il dit la puissance, la nation, la race, le genre. Il dit qui a le droit d’être aimé, et à quelles conditions. Il dit qui paie, en silence, le prix de la liesse collective. La Coupe du monde 2026, qui se joue en ce moment même entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, en offre une démonstration presque caricaturale.

Regardons-la en face.

La continuation de la guerre par d’autres moyens

Le concept a un nom, forgé dans les années 1990 par le politologue de Harvard Joseph Nye (et qu’on apprend quand on choisit la spécialité HGGSP au bac) : le soft power, cette capacité d’un État à influencer non par la force ou l’argent, mais par l’attraction, par sa culture, ses valeurs, son récit. Et peu d’objets concentrent autant de soft power qu’une Coupe du monde : la finale de 2022 a réuni 1,5 milliard de téléspectateurs, soit près d’un humain sur cinq. La Russie en 2018, puis le Qatar en 2022, ont instrumentalisé le Mondial pour redorer leur image, ce qu’on nomme désormais le sportswashing, ce blanchiment d’image par le sport qui permet à des régimes contestés d’acheter, le temps d’un tournoi, la bienveillance du monde.

L’édition 2026 devait être différente : trois démocraties hôtes, un format élargi à 48 équipes, une célébration du partenariat nord-américain. Elle est devenue, selon les mots des chercheurs de Géoconfluences, l’une des Coupes du monde les plus politiques de l’histoire. Dès décembre 2025, Gianni Infantino, président de la FIFA, remettait à Donald Trump un « prix FIFA de la paix » inventé pour l’occasion. Depuis, le président américain a menacé de délocaliser des matchs prévus dans des villes dirigées par des démocrates, et la peur des raids de la police de l’immigration gâche le Mondial de la communauté mexicaine de Los Angeles… dans un pays co-organisateur avec le Mexique, l’ironie est glaçante.

Mais l’épisode le plus révélateur est ailleurs. Après le carton rouge de l’attaquant américain Folarin Balogun, Donald Trump a personnellement téléphoné à Infantino pour demander la révision de la suspension… et la FIFA s’est exécutée, invoquant un article de son code disciplinaire pour permettre au joueur de disputer le huitième de finale. L’UEFA a dénoncé une « ligne rouge » franchie. Qu’un chef d’État puisse, d’un coup de fil, plier l’arbitrage du sport mondial : voilà le soft power à l’état chimiquement pur — sauf qu’il n’a plus rien de soft.

Et pendant que les puissants s’arrangent entre eux, les frontières se ferment pour les autres.

Des supporters de nations africaines et moyen-orientales qualifiées ont vu leurs visas refusés sans explication, tout comme des membres du staff iranien, et l’arbitre somalien Omar Artan s’est vu interdire l’entrée à Miami — lui qui devait être le premier officiel somalien de l’histoire du Mondial. Ajoutez des billets vendus jusqu’à plus de 14 000 euros, et le tableau se précise : un Mondial de l’exclusion déguisé en fête de l’inclusion. Le chercheur Jules Boykoff, auteur d’un ouvrage au titre éloquent, Red Card, parle d’un « paradoxe massif » : le jeu appartient-il aux fans, aux joueurs, ou à ceux qui cherchent à en profiter politiquement ?

Le racisme, ce supporter qui ne manque jamais un match

Le 4 juillet, à Philadelphie, Kylian Mbappé transforme le penalty décisif qui élimine le Paraguay en huitième de finale. Deux jours plus tard, la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla publie sur X un message d’un racisme décomplexé visant le capitaine des Bleus, se moquant, selon La Presse, de ses origines, de son éducation et de son apparence, dans une rhétorique de déshumanisation animalisante que l’on croyait, naïvement, reléguée à un autre siècle.

Ce qui suit est une leçon de géopolitique accélérée. La Fédération française de football porte plainte ; le parquet de Paris ouvre une enquête pour injure publique aggravée et incitation à la haine. Emmanuel Macron, pourtant en déplacement en Syrie, tweete son soutien ; le ministre des Affaires étrangères embraye ; le gouvernement paraguayen se désolidarise de sa sénatrice et présente des excuses à la France ; Infantino condamne « sans équivoque ».

En soixante-douze heures, un tweet est devenu une affaire d’État entre deux pays. C’est précisément là que le football cesse d’être un sport : le corps de Mbappé n’est plus celui d’un homme, il est devenu territoire national. L’attaquer, c’est attaquer la France ; le défendre relève de la raison d’État.

Il faut s’arrêter sur ce paradoxe, car il est vertigineux.

La même nation qui érige aujourd’hui son capitaine en cause diplomatique est celle où une partie de la classe politique conteste, match après match, la légitimité française de joueurs noirs et arabes.

Le joueur racisé est aimé à crédit : champion, il incarne la patrie ; en échec, il redevient suspect. On l’a vu après chaque penalty manqué par un joueur noir, de Londres à Buenos Aires. Souvenons-nous des chants racistes de supporters argentins contre les joueurs français, relayés jusque par des joueurs professionnels après la Copa América 2024. Et l’ONU elle-même a rappelé, à propos de l’affaire Amarilla, que les incidents racistes signalés lors de cette Coupe du monde reflètent un phénomène plus large qui traverse tout le sport.

Dernier raffinement de l’affaire, et non le moindre : acculée, la sénatrice a retourné l’accusation en se présentant comme victime de « violence de genre » de la part de Mbappé, qui l’avait qualifiée d’indigne de sa fonction. Le détournement est cynique, et il devrait alerter toutes les féministes. Car chaque fois que le vocabulaire des luttes est instrumentalisé pour blanchir un discours de haine, c’est la crédibilité des vraies victimes qui s’érode.

Le racisme qui se drape dans le féminisme reste du racisme ; il devient, en prime, un sabotage.

Le corps du joueur n’appartient jamais tout à fait au joueur. Il est drapeau, territoire, argument électoral… et parfois cible.

Après le coup de sifflet final

Il y a enfin ce dont on ne parle presque jamais entre deux mi-temps : ce qui se passe dans les foyers, une fois les écrans éteints. Les chiffres existent, et ils sont accablants. Une étude britannique de référence, publiée en 2014 dans le Journal of Research in Crime and Delinquency et portant sur les Mondiaux de 2002, 2006 et 2010, a établi que les violences conjugales enregistrées par la police augmentaient de 26 % les jours de match de l’équipe d’Angleterre, et de 38 % les soirs de défaite, l’effet se prolongeant encore le lendemain. Aux États-Unis, les appels pour violences domestiques grimpent d’environ 10 % les jours de match de NFL. Une publication conjointe de l’Unesco et d’ONU Femmes constate le même phénomène partout dans le monde, avec une régularité que les chercheurs qualifient eux-mêmes de déprimante.

Soyons rigoureuses : le football ne crée pas ces violences.

Comme le rappellent les sociologues du sport, le match agit comme un catalyseur : tensions, alcool, charge émotionnelle et rapports de domination préexistants se cumulent, et l’étincelle jaillit. Mais c’est précisément ce qui rend le constat politique : si la victoire comme la défaite font monter les coups, alors ce n’est pas le score qui frappe. C’est un ordre patriarcal que la ferveur du stade libère de ses dernières inhibitions.

Et que renvoie le terrain lui-même ? Un miroir peu flatteur. Le baiser forcé de Luis Rubiales, alors président de la fédération espagnole, sur la joueuse Jenni Hermoso en pleine remise de médailles d’une Coupe du monde — celle des femmes, l’ironie est totale — a exposé au monde entier un machisme systémique au sommet des institutions. Mason Greenwood, écarté par Manchester United après des accusations de violences sur sa compagne, a retrouvé sans difficulté les pelouses européennes. Ou encore, Benjamin Mendy, acquitté après deux procès pour viols en Angleterre, signait avec un club de Ligue 1 cinq jours seulement après la fin de ses déboires judiciaires. La justice a tranché dans son cas, et l’acquittement doit être respecté. Mais la vitesse de la réhabilitation sportive, elle, dit quelque chose de l’industrie : le talent y lave tout, et plus vite que partout ailleurs.

Car il faut replacer ces trajectoires dans le paysage judiciaire réel. En France, selon le Haut Conseil à l’égalité, moins de 8 % des victimes d’agressions sexuelles portent plainte, et moins de 1,1 % des agressions déclarées aboutissent à une condamnation. Dans un tel contexte d’impunité générale, le football n’est pas une exception monstrueuse : il est la loupe. Il grossit, sous les projecteurs, ce que la société tolère dans l’ombre. Des hommes puissants, adulés, économiquement intouchables, et des femmes dont la parole pèse moins lourd qu’un contrat de transfert.

Regarder le match, vraiment

Faut-il alors boycotter, éteindre l’écran, bouder la fête ?

Je ne le crois pas. Et ce serait d’ailleurs se tromper de cible.

Le football appartient d’abord à celles et ceux qui l’aiment : aux gamines des city-stades, aux diasporas pour qui un maillot est une lettre au pays, aux quartiers entiers que la victoire d’un soir répare un peu…

Ce sport-là mérite mieux que ses instrumentalisations. C’est précisément parce qu’il est puissant qu’ils veulent tous se le disputer — les présidents, les fédérations, les régimes en quête de respectabilité…

Mais aimer, ce n’est pas fermer les yeux. La prochaine fois que les rues de Paris, de Rabat, de Buenos Aires ou de Mexico se déchaîneront, souvenons-nous que trois matchs se jouent simultanément :

  • Celui du terrain, le seul innocent.
  • Celui des puissances, qui s’affrontent à coups de visas, de prix de la paix et de coups de téléphone à la FIFA.
  • Et celui, silencieux, qui se joue derrière des portes closes, où le score se compte en signalements de police.

Le premier mérite nos chants. Les deux autres méritent notre vigilance… et nos colères légitimes.

Quatre-vingt-dix minutes de jeu ; des siècles de rapports de force.

C’est cela, une Coupe du monde. Alors oui, regardons les matchs. Mais regardons-les vraiment.


Sources & pour aller plus loin

Franceinfo — L’affaire Amarilla-Mbappé résumée
La Presse — L’enquête du parquet de Paris
Le Club des Juristes — Analyse juridique de l’affaire
Géoconfluences (ENS Lyon) — Les États-Unis et la géopolitique du sport
Toute l’Europe — Le football sur le terrain géopolitique
The Conversation — Soft power et Mondial 2026
Franceinfo — Un Mondial sous la coupe de Trump (dossier)
The Conversation — Mondial 2026 et violences envers les femmes
Slate — Format élargi, violences accrues ?
Haut Conseil à l’égalité — Rapport « Mettre fin au déni et à l’impunité » (PDF)
Le Temps — Mendy retrouve un club après ses acquittements


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