On ne remarque plus les corps de femmes sur les murs. On ne remarque plus les règles qu’elles doivent suivre. On ne remarque plus ce qu’on leur a appris à haïr dans leur propre chair. C’est ce qu’on a appelé la normalité.
Imaginez un monde strictement symétrique au nôtre. Un monde où, depuis l’enfance, les hommes apprendraient que leur valeur passe par leur apparence. Où les devantures de magasins montreraient des torses masculins épilés, où les émissions de télévision mettraient en scène des présentateurs craignant de prendre du ventre. Où les marques de bière exigeraient des abdominaux saillants de leurs mannequins, et où les médecins, en consultation banale, glisseraient des remarques sur le poids.
Imaginez qu’on leur apprenne à 13 ans que leurs poils de jambes sont inacceptables. Qu’à 25 ans, la moindre rondeur sur leur ventre — ce ventre parfaitement ordinaire qui abrite des organes vitaux — soit qualifiée de “relâchement”. Que dans les films, les corps masculins soient systématiquement montrés comme des objets de désir découpés en morceaux : l’épaule, la cuisse, la nuque.
Nous serions choqués. Nous parlerions de violence systémique. Nous écririons des lois.
Mais parce que ce sont des corps de femmes, nous appelons ça “la mode”.
Ce que vous venez d’imaginer pour les hommes, c’est le quotidien des femmes. Depuis toujours. Tellement depuis toujours qu’on a arrêté de le voir. La violence n’a pas disparu — elle est devenue le décor. Et le décor, par définition, on ne le regarde plus.
Le monde tel qu’il est construit
Un décor, ça s’examine. Les données de l’Observatoire de la Publicité Sexiste, constitué par l’association Résistance à l’Agression Publicitaire, sont limpides : sur 285 publicités jugées sexistes signalées en France entre 2022 et 2023, 87% ciblaient le genre féminin. Dans plus de la moitié des cas, le ressort principal était la sexualisation du corps. Les injonctions se répétaient avec une régularité mécanique : beauté, jeunesse, minceur — souvent cumulées dans une seule et même annonce.
Derrière ces pourcentages, il y a des corps réels. Des femmes qui ont grandi en se mesurant à des images qui n’étaient pas des images — mais des ordres déguisés en décoration.
Le poil, la peau, et l’invention d’une norme
Prenons l’épilation. Geste intime, routinier, presque automatique pour la plupart des femmes occidentales. On ne se demande plus vraiment pourquoi on le fait — on le fait, comme on respire, comme on s’habille pour sortir. Et pourtant, cette « évidence » a une date de naissance précise.
Jusqu’au début du XXe siècle, les femmes n’épilaient pas leurs aisselles. Ce n’était pas un acte militant, c’était simplement inutile — les robes couvraient tout. Puis vint la mode des manches courtes, puis l’industrie des lames et des crèmes dépilatoires qui avait besoin d’un marché féminin, puis les magazines qui normalisèrent l’image du corps glabre, et avec eux, imperceptiblement, la conviction qu’un corps non épilé était un corps sale, négligé, presque honteux. Les jambes suivirent dans les années 1940. Le maillot intégral, poussé notamment par l’influence de l’industrie pornographique, ne s’imposa qu’à partir des années 1990-2000.
En moins d’un siècle, une absence — l’absence de poils — était devenue une obligation. Et cette obligation coûte : une femme qui choisit l’épilation à la cire en institut peut facilement dépenser 40 000 euros sur une vie. Même le rasoir « économique » représente en moyenne 5 000 euros.
Ce n’est pas de la beauté. C’est un impôt.
« Une femme qui se préoccupe de son poids et de sa pilosité doit y accorder du temps, de l’argent, de l’énergie — tandis que l’homme peut mettre tout cela dans sa réussite professionnelle, sa création artistique, sa réflexion politique. »
— Injonctions à la beauté féminine : histoire de tendances ou politique d’affaiblissement ?, Denise Magazine
Les conséquences que l’on minimise
La normativité publicitaire, ce n’est pas de l’esthétique. C’est de la santé publique. Le rapport de la RAP le formule sans détour : la diffusion permanente d’un canon féminin unique — jeune, mince, lisse, sexualisé — “rend tous les autres corps anormaux”. Et quand un corps se croit anormal, il souffre.
Les troubles du comportement alimentaire (TCA) affectent environ une femme sur cinq. En France, près d’un million de personnes en souffrent — et les TCA constituent la deuxième cause de mortalité prématurée chez les 15-24 ans, après les accidents de la route. 94 à 97 % des personnes anorexiques sont des femmes.
Sources : FFAB / Assurance Maladie / Association AutrementCes chiffres ne tombent pas du ciel. Ils poussent dans un terreau précis : celui d’une culture qui enseigne aux filles, dès le plus jeune âge, que leur corps est un projet inachevé. Quelque chose à corriger, à discipliner, à rendre présentable.
À 13 ans, une adolescente regarde des publicités où des femmes adultes ont des cuisses plus minces que les siennes. À 15 ans, elle commence à décompter des calories. À 20 ans, elle parle de son corps avec une précision chirurgicale — le “problème” de ses hanches, la “zone” de son ventre — comme si elle avait intériorisé un manuel de corrections à apporter à une ébauche insatisfaisante. Elle n’a pas décidé de penser comme ça. On l’a construite comme ça.
Le vrai sexisme, c’est contre les hommes ?
Il existe un argument qu’on entend de plus en plus, dans les dîners en famille, dans les commentaires sous les posts féministes, parfois même dans des tribunes signées :
« Aujourd’hui, c’est les hommes qui galèrent. Les quotas favorisent les femmes. Un homme doit être deux fois meilleur pour obtenir un poste. »
L’argument a quelque chose de séduisant parce qu’il ressemble à du bon sens. Il a surtout l’avantage de ne jamais vérifier les chiffres.
Commençons par les salaires. En 2024, dans le secteur privé français, le revenu salarial moyen des femmes est inférieur de 21,8 % à celui des hommes — et ce, à temps de travail identique, l’écart reste de 14 %. Ce n’est pas une nuance. C’est presque un jour et demi de travail par semaine que les femmes offrent, gratuitement, au seul fait d’être nées femmes.
Et puis il y a ce chiffre qui devrait clore le débat une bonne fois pour toutes. En 2025, les femmes occupaient 7,5 % des postes de PDG ou président des entreprises du CAC 40. Zéro femme PDG. Zéro. Pendant ce temps, l’écart de salaire entre une femme sans enfant et une femme avec enfant se creuse dès la première naissance : cinq ans après, les mères ont perdu en moyenne un tiers de leurs revenus par rapport à ce qu’elles auraient gagné sans enfant. Pour les hommes, l’effet est nul — voire légèrement positif.
Ce n’est pas que les femmes manquent de compétences ou d’ambition. Elles sont, depuis les années 1990, en moyenne plus diplômées que les hommes. Ce qui leur manque, c’est un système qui ne les pénalise pas pour avoir un utérus.
Alors oui, il existe des quotas. Il existe des politiques de diversité. Il existe des entreprises qui, sous pression légale, cherchent à recruter des femmes à des postes visibles. Et dans ce contexte, certains hommes vivent cette correction comme une injustice — comme si l’égalité, après des décennies de monopole masculin, ressemblait à de la discrimination. Mais face aux données, c’est un luxe de perspective que les chiffres ne soutiennent pas.
Ce que l’on choisit de voir
Il ne s’agit pas ici de nier que les hommes, eux aussi, subissent des injonctions — ils en subissent, différentes, réelles. Mais il y a une asymétrie profonde dans l’omniprésence, la précocité, et la violence quotidienne de ce qui pèse sur les corps féminins. Une asymétrie que l’habitude a rendue invisible.
Et l’habitude est peut-être la forme de violence la plus efficace qui soit. Elle n’a pas besoin de se justifier. Elle n’a pas besoin de se montrer. Elle agit par l’évidence, par le silence, par le simple fait de toujours avoir été là.
C’est pourquoi la question la plus radicale n’est pas « pourquoi le monde est-il ainsi ? » — mais : pourquoi avons-nous cessé de nous la poser ?
Retourner l’image, imaginer les hommes à la place des femmes sur les affiches et dans les injonctions, ce n’est pas un exercice de symétrie militante. C’est une technique optique. Comme ces illusions d’optique où la figure cachée n’apparaît qu’une fois qu’on a appris à la chercher — et qu’on ne peut plus ne pas voir, ensuite.
Il s’agit d’apprendre à chercher.
Sources
- — Résistance à l’Agression Publicitaire (RAP) — Le sexisme dans la publicité française, Rapport de l’Observatoire de la Publicité Sexiste, 2019–2020 et 2022–2023 · antipub.org
- — INSEE — Écart de salaire entre femmes et hommes en 2024, INSEE Focus n°377 · insee.fr
- — Pierre Pora (INSEE) — Les pénalités salariales liées à la maternité, Sciences Po Programme Genre · sciencespo.fr
- — SKEMA Business School — Observatoire de la féminisation des entreprises, édition 2025 · skema.edu
- — Fédération Française Anorexie Boulimie (FFAB) / Assurance Maladie — Statistiques TCA France, 2025 · boulimie.com
- — Association Autrement — Épidémiologie des troubles du comportement alimentaire · anorexie-et-boulimie.fr
- — Rebecca Herzig — Plucked : une histoire de l’épilation, citée dans Le Temps, janvier 2019 · letemps.ch
- — Denise Magazine — Injonctions à la beauté féminine : histoire de tendances ou politique d’affaiblissement ?, 2020 · denisemag.home.blog




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